Que nous apprend l’affaire Ghosn sur les relations commerciales françaises? Que la France a encore une vision et une espérance de la situation assez naïve. Une fois encore, elle est en risque de voir se perdre l’un des fleurons de l’industrie française. Manque de pragmatisme ?

 

Carlos Ghosn a été arrêté au Japon sur la base de dénonciations et d’enquêtes menées en interne chez Nissan. La suite de l’affaire nous montrera, peut-être, que l’affaire a été orchestrée à des fins de prise de contrôle de l’entreprise nippone sur l’Alliance qui les gouverne. Renault, qui détient encore 43% de Nissan, n’a eu que très peu d’informations et très tardivement dans cette affaire, clairement dominé par un Nissan désireux de protéger ses intérêts. Renault-Nissan semble être aujourd’hui une alliance dont les partenaires ne semblent plus si partenaires que ça. Nissan agit, la justice japonaise enquête mais qui veille aux intérêts de Renault dans tout ça ?

L’Etat est actionnaire historique de Renault et possède 15% du capital. En tant que société d’entreprise industrielle, on a pu le retrouver aussi chez Alstom, où il a détenu jusqu’à 20% de la société. Renault et Alstom, deux entreprises qui ne sont pas tout à fait semblables, mais qui ont fait la une des actualités et dont il est intéressant de confronter les similitudes qui rapprochent ces affaires qui ont éclaté autour d’elles.

Alstom, d’un côté, entreprise industrielle française, historiquement dans les transports mais qui avait trouvé aussi un marché du côté de l’énergie en prenant le virage du nucléaire, à la fois en termes de centrale comme de défense puisque les turbines Alstom équipent les sous-marins nucléaires français. Transports, mobilité, énergie et défense, autant de secteurs touchés par l’entreprise et qui sont au cœur de la puissance politique, économique et sociale.

Renault de l’autre côté, constructeur automobile, avec plus de 100 ans d’existence. Une entreprise ancienne, sauf que dans l’automobile aujourd’hui, il faut être plus grand pour être plus fort. Louis Schweitzer et Carlos Ghosn l’avaient pressenti, le deuxième homme a été largement à la manœuvre pour faire grandir son groupe. Son coup de maître, redresser Nissan pour ensuite réunir trois entreprises en une et en faire un leader mondial, atteignant la barre des 10 millions de véhicules vendus par an.

L’affaire qui a éclaté au sein de Renault-Nissan montre tous les déséquilibres et dysfonctionnements qui existaient au cœur de l’Alliance : des participations croisées inégales par rapport à la puissance réelle des deux entreprises, la personnalisation de la gouvernance en la personne de Carlos Ghosn ou encore, plus technique le manque de contrôle interne sur les transmissions de déclarations aux autorités financières. Mais l’affaire est aussi une symbolique d’une certaine récurrence dans la gestion des entreprises à la française. Pourtant bien inscrite dans la mondialisation, la sphère économique tricolore est encore en retard sur plusieurs aspects.

Une meilleure compréhension nécessaire des partenaires commerciaux

Dans le cas de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, une réunion de trois entreprises, c’est autant de stratégies, de directions, de productions, de cultures de management à ne pas négliger. Carlos Ghosn a su incarner avec brio cette alliance et sa gestion multiculturelle, lui, ce franco-libano-brésilien se définissant lui-même comme un citoyen du monde. Quand Carlos Ghosn avait une pleine puissance sur les trois entreprises, il n’a pas été embêté.

C’est dès lors qu’il a commencé à penser à sa succession, à la fois chez Nissan et chez Renault, que les choses ont commencé à bouger. Preuve que les spécificités de gouvernance, notamment entre la France et le Japon, n’avaient pas été suffisamment prises en compte, notamment l’aspect capitalistique dominateur de Renault sur Nissan qui commençaient à peser du côté du Japon.

 

Une absence de prise en compte de l’aspect géopolitique

L’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, leader mondial de l’automobile pouvait-il être encore longtemps sans réelle nationalité, à moitié français, à moitié japonais ? La puissance économique reste encore aujourd’hui un élément important de la puissance étatique et l’Alliance était jusqu’à ce jour un OVNI dans le monde de la gestion, ce qui a pu pousser un côté à tenter de prendre définitivement le dessus sur l’autre.

« Les étrangers, que ce soient les Américains ou les Asiatiques, ont une vision plus politique des affaires » commente ainsi Roland Hureaux, haut fonctionnaire français. Pour cela, il suffit de se rappeler l’affaire de la cession de la branche Énergie d’Alstom à General Electric. Un marché, celui des turbines des réacteurs nucléaires, complètement laissé au géant américain. « La prise d’un élément clé de la force de dissuasion nucléaire par les Américaines était clairement un élément stratégique », continue le haut fonctionnaire. Est-il bon alors de le laisser à des mains étrangères ?

« Le gouvernement a été mis devant le fait accompli » concédera lui-même Emmanuel Macron,  quand il sera auditionné devant une Commission du Sénat en tant que ministre de l’Economie à la date de la cession. Arnaud Montebourg, en tant que prédécesseur d’Emmanuel Macron à Bercy, aura bien essayé, par le biais d’un décret sur les investissements stratégiques, d’empêcher cette cession, il obtiendra finalement un droit de regard sur le nombre de créations d’emplois. Qui n’est restée à ce jour qu’une promesse, General Electric ayant créé fin 2018 près de 350 emplois sur les 1000 promis.

 

Un manque de réaction et d’anticipation

Emmanuel Macron, dans cette même audition, reconnaîtra par la suite que « les fragilités d’Alstom étaient connues des pouvoirs publics ». En bref, il aurait pu être possible, plusieurs années auparavant, d’opérer un revirement stratégique ou organisationnel pour empêcher la cession.

Tout comme il était de notoriété publique que Nissan commençait à avoir des velléités vis-à-vis de Renault et de la présence de l’Etat français à son capital. Rappelons-nous de 2015 et de l’affrontement entre Emmanuel Macron et Carlos Ghosn, qui n’était alors en fait que le porte-voix d’une administration nippone en rogne, sur la question des droits de vote doubles. Cela fait déjà quelques années que l’on sait que la colère monte du côté japonais.

L’absence de réaction du gouvernement sur l’arrestation de Carlos Ghosn peut paraître surprenante et gênante, et pourrait être compréhensible si une réflexion plus poussée était menée en interne. Mais là encore, pas de signal.

« Le silence du gouvernement français envoie un terrible message à tous nos acteurs économiques qui officient dans le monde : en cas de coup dur, la France ne les protégera pas », s’alarme le député européen LR Philippe Juvin.

A.K