Ça commence comme « Les quatre cent coups » de François Truffaut : l’enfance d’un gamin sensible, un brin caractériel (mais est-ce bien le mot ?) dans les années 50 : même désarroi affectif , mais sans la spirale dans la délinquance, Paris en noir et blanc dans un quartier populaire….
Le narrateur, sous une carapace un peu rugueuse (« Ma sensiblerie m’isolait d’autant plus que j’affectais une rudesse de soudard pour ne pas la montrer ») gère comme il peut une hypersensibilité à fleur de peau,  en conflit direct avec les théories éducatives congestionnées de sa mère Hélène. Confession ? Auto-analyse ? Oui il y a de cela, mais avec la part de fiction qui sied au roman ; par-dessus tout, ce récit à la première personne nous invite dans un imaginaire qui se construit dans le ressac  d’une dialectique enfer/paradis. L’enfer c’est Paris,  l’appartement modeste au 5° étage (sans ascenseur) place Daumesnil, l’école, la pension, autant de lieux d’enfermement subis et détestés, les codes de convenance d’une éducation bourgeoise pour lesquels il nourrit un contentieux solide.
 L’enfant se construit alors un univers compensatoire qui a pour cadre ce petit village de Corrèze aux toits de lauze dont son père est originaire et qu’il retrouve pour les grandes vacances. La griserie des jours d’été, l’exhalation de la liberté devant un coucher de soleil, le chant des grillons, l’arbre foudroyé, les amitiés un peu rustres, le sourire tendre d’une Vierge bleue fluo composent la trame lyrique et poignante d’un monde d’innocence.  Térilhac s’inscrit alors peu à peu dans la poétique de ce garçon choyé par sa grand-mère, puissance tutélaire de La Ramade, dans un décor à la Douanier Rousseau superposant la beauté bucolique des champs de coquelicots et les rêves exotiques d’une jungle africaine. Car Térilhac n’est finalement que la porte d’un paradis dont l’enfant est le prince, seigneur d’un royaume imaginaire qui taraude ses velléités d’ailleurs voire d’au-delà. Derrière le village corrézien il y a des pirogues sur un fleuve limoneux, des indigènes en pagne (il habite près du Musée des Colonies) et des panthères languides, les mêmes qu’il observe au zoo de Vincennes… « Je fabulais en permanence, c’était une question de survie »
Le livre se  referme au seuil de l’adolescence, état trouble de désirs triviaux. De la sublimation poétisée d’un enfant de 10 ans,  a éclot un écrivain qui s’est construit un univers à sa mesure, matrice d’une œuvre littéraire de plus de soixante romans et essais, filoutant le réel et restant fidèle à ce petit garçon envoûté par ses propres chimères.
Si « l’enfance est un voyage sans retour » comme l’écrit l’auteur, son terminus « Caractériel » conclut une quête éperdue de nostalgie à l’heure où l’on pose des valises qui se font lourdes et où la magie n’opère plus.
Sandrine de La Houssière