Le fou qui a tué à Nice au soir du 14 juillet a engendré une émotion un cran plus loin. Celle-ci est bien entendu justifiée, rien ne peut nous toucher plus que la mort imbécile et aveugle. Mais si nous restons dans l’émotion, que faudra-t-il donc qu’il se passe pour que nous en venions à la colère ?

Au moment où nous allions sortir de huit mois d’état d’urgence, on nous en remet un trimestre, comme si cet événement en montrait la pertinence. On nous explique, encore ce matin, que ce gouvernement aurait été celui qui a fait le plus contre le terrorisme. Belle performance en effet.

Pour ma part, ce que je vois, c’est qu’on ne nous a jamais autant filmés, observés, fichés, fouillés. Le pouvoir en Turquie vient d’échapper à un coup d’état et déjà certains se demandent s’il n’a pas été fomenté par l’équipe en place elle-même. Ce genre de questions s’est posé pour l’attentat du 11 septembre et sans tomber dans la paranoïa, on se doit de s’interroger sur les motivations réelles de ces mesures dites de sécurité. Au prix de son portefeuille de ministre, Haroun Tazieff demanda à qui profitaient les incendies de forêt. Il me semble que nous devons poser cette question, en plus grand.

L’émotion semble une saine et bonne chose. Il est normal de s’attrister de telles horreurs. L’émotion est aussi un peu comme le football, elle voile les difficultés en resserrant les liens entre les citoyens, du moins est-ce ainsi que les politiciens rebondissent sur l’événement. Bien sûr, les journalistes – ou faut-il les appeler la propagande ? – jouent de même de l’émotion qui fait vendre. Et pas un seul, ou si peu, ne poussera l’analyse un peu plus loin pour s’interroger sur cette inefficacité chronique du régalien qui pourtant sert à justifier ces institutions qui n’arrivent à rien face à la réalité du monde.

Espérons que ces élans de solidarité qu’on observe à chaque drame vont finir par lasser et par laisser se propager l’idée que finalement, c’est encore en se débrouillant seuls, les uns avec les autres, que notre sécurité est la mieux assurée. Le bébé de huit mois retrouvé à Nice n’a pas été sauvé par la police, qui ne l’a pas non plus retrouvé. L’état d’urgence n’a pas permis de protéger Nice. Pire, on sait à l’avance qu’il ne pourra jamais faire qu’une seule chose : nous ficher, sans nous protéger. A ceux qui en douteraient encore, je recommande d’aller revoir le film Minority Report et de s’interroger sur la possibilité quelconque qu’il pourrait y avoir à anticiper un crime. Alors, à quand la saine colère ?

Stéphane Geyres