L’archevêque de Gênes Angelo Bagnasco bénit les cercueils lors de funérailles nationales à Gênes des victimes du pont effondré ( Andrea LEONI / AFP

Cette « scénarisation » du drame du viaduc de Gênes – qui aura fait plus de quarante morts -, dont la normalité est désormais intégrée par tous nos contemporains, est pourtant, à nos yeux d’être doué de raison, proprement incroyable ; ce « voyeurisme » médiatique est tout bonnement indigne. Nous nous approchons lentement de l’immonde. Mais, ne nous y trompons pas, les médias ne créent pas ce voyeurisme, ils le mettent en scène, l’amplifient assurément. Car le « mal émotionnel » est dans les têtes de tous les hommes de la post-modernité : simples citoyens, politiciens, dignitaires religieux. C’est un mal universel
L’« émotionnalité », que l’on peut définir comme un trouble majeur de l’émotion, est en effet désormais solidement installée dans les esprits. Sont contaminés les « petits » comme les « grands » de notre monde. Voyez-les, à Gênes, ces plus hautes autorités politiques et religieuses, en prière. Voyez le plus haut dignitaire de l’Eglise catholique italienne, l’archevêque Angelo Bagnasco himself, dirigeant sa grande messe, dans le grand hall du parc des expositions, transformé en chapelle ardente, entouré des familles des victimes (il y en a tout de même une moitié qui, par décence, a choisi le recueillement privé, dans la stricte intimité).

Chacun l’a compris, dans cette terrible tragédie, c’est à nouveau l’émotion qui est mise en SPECTACLE. Interviews télévisés d’une victime sur son lit d’hôpital, d’un chauffeur-routier qui a miraculeusement échappé au drame. Le chagrin est publicisé.
Ce débordement émotionnel, cette vaste contamination des esprits, ne fait que fragiliser davantage des individus qui le sont déjà beaucoup par des vies quotidiennes souvent malheureuses car difficiles. Mais la mode nouvelle est arrivée : il ne faut plus maîtriser ses émotions ; il faut s’épancher sans retenue.

Tout ceci ne sert à rien… sinon, et ce n’est pas rien, à détourner les humains, nos frères, des grands problèmes du moment, tels que le chômage, la précarité, la pauvreté. Qui s’émeut encore pour ces millions de personnes en France et ailleurs, qui n’ont dorénavant d’autre horizon que la survie au quotidien ? Qui s’émeut pour ces personnes âgées qui, abandonnées de tous, mettent fin, chaque jour, à leur sinistre existence ? Qui s’émeut pour ces millions de retraités abandonnés à leurs misérables pensions. Qui s’émeut pour ces trois millions d’enfants pauvres dans notre pays ? Pour ces jeunes sans avenir ? Qui s’émeut pour ces travailleurs très pauvres qui dorment dans leur voiture ou dans des abris de fortune et sautent un repas sur deux ? Oui, qui ?

Nous sommes sortis, à notre insu, sortis de la démocratie pour tomber sous le joug de la « dictature de l’émotion », de l’émotion de masse, incontrôlée, galopante. Il est temps de rappeler que la vraie compassion ne va pas sans pudeur ni retenue, que l’émotion n’est pas l’émotivité, la sensibilité la sensiblerie. De grâce, retrouvons au plus vite notre dignité d’hommes et de femmes raisonnables et courageux, y compris dans l’adversité !
Merci donc à cette vingtaine de familles et à une centaine de personnes de s’être réunies vendredi soir, à Gênes, « en signe de protestation silencieuse », pour un recueillement alternatif. Merci à ces clairvoyants citoyens d’avoir refusé l’« instrumentalisation et la propagande » (Silvia Manipura, initiatrice du rassemblement).

Michel Fize, sociologue
Auteur de « La Crise morale de la France et des Français » (Mimésis, 2016)