La Coface est plus inquiétante. Elle compte en France 4,6% d’entreprises « zombies » en 2016, après 3,9% en 2013, 4,3% en 2014 et 4% en 2015. C’est mieux que le 6,2% espagnol ou le 5,3% italien, mais pas le 3,7% allemand. Surtout, ce pourcentage monte et, encore une fois, ne donne pas la part des crédits bancaires en risque, pour ne pas effrayer. Or, en 2013, selon une étude américaine, 25% de ceux-ci seraient « zombifiés » en Italie, 15% en Espagne et au Portugal.
Le risque mondial est plus important encore : les « entreprises zombies » pourraient représenter plus de 10% des sociétés cotées, selon une étude de la BRI menée sur 14 pays de l’OCDE. Le phénomène s’aggrave : le « taux de zombification » (si l’on peut dire) passe de 2% des entreprises en 1987 à 10% en 2014. La raison de cette dérive est évidente : les zombies non seulement se reproduisent, mais encore résistent, grâce à la faiblesse des taux d’intérêt. En 1987, une entreprise zombie avait 60% de chance de l’être l’année qui suivait, et plus de 80% en 2014.
Un drame se prépare, avec la remontée des taux : mort ou extrême dégradation de ces « entreprises zombies », difficultés des banques qui les financent, sans oublier le compartiment à haut risque, on dit « haut rendement » (high yield) des marchés financiers. Et nous ? Silence radio.
« Entreprises zombies » ? Voilà dix ans que leurs profits ne couvrent toujours pas leurs frais financiers. Sauf à périr, elles doivent s’endetter pour en payer le coût ! De fait, hors cas particuliers comme Tesla, toujours en perte mais plein de promesses (…), elles devaient être mortes. Il n’en est rien, puisque ces taux d’intérêt les prolongent, avec l’appui des banques et des marchés. C’est donc grave, puisque cette « dette zombie » monte. Elle inquiète les salariés qui savent bien qu’ils vivent dans une entreprise malade, y restent sans se former pour aller ailleurs ou se préparer aux ajustements qui viendront, tôt ou tard. Elle inquiète aussi les marchés, les politiques, les régulateurs bancaires et les banques. Et alors ?

Pourquoi donc ces taux trop bas, par bonté d’âme des banques et des marchés ? Non, bien sûr ! Pour éviter une crise plus grave qu’en 1929, nous dit-on, les banques centrales ont acheté des bons du trésor et des obligations privées. Elles ont fait baisser les taux courts et longs, réduit les frais d’emprunt, soutenu les profits et les valorisations boursières, permis d’investir et d’embaucher, donc à l’économie de repartir. Alors les bourses montent, trop, et l’épargne abandonne les obligations qui ne rapportent plus rien pour aller vers des placements plus risqués, en partie zombies (qui sait ?). Et puisque les crédits zombies continuent de monter, c’est que les entreprises préfèrent s’endetter, et que cela arrange tout le monde !
Alors, ces entreprises zombies seraient l’effet de la crise ! Oui, le dommage collatéral de la solution. La crise les aurait tués, provoquant un marasme que les banques centrales, avec l’accord des politiques et de la société civile, n’ont pas voulu. Elles ont fait baisser tous les taux d’intérêt, permettant aux meilleures de se renforcer, avec les valorisations astronomiques que l’on voit. Quant aux autres, elles devaient se refaire, se restructurer, puis de se désendetter, pas continuer à s’endetter !

Mais les taux ont fini de baisser aux Etats-Unis : encore deux hausses de 0,25% en 2018, trois en 2019, deux en 2020. En zone euro, les achats de bons du trésor par la BCE cessent fin 2018 et des hausses sont peut-être à prévoir pour fin 2019 avec le départ de Mario Draghi, sûrement pour 2020. Le risque est là : le cas italien en montre les effets sociaux et politiques.
Et en France ? Le mot est tabou, on parle pourcentages pour ne pas parler des sommes en jeu et des emplois menacés. On a vu Conforama, et après ? Zombie, du créole zonbi : revenant. On en reviendrait mieux si on y allait plus courageusement !

par Jean-Paul Betbeze