16 avril 2026

Former pour mieux croître : l’urgence d’un dialogue fécond entre éducation et entreprise

Débats & Perspectives

Dans un contexte mondial marqué par une transformation rapide des économies et des marchés du travail, le lien entre la formation des individus et les besoins concrets des entreprises s’est imposé comme un enjeu stratégique majeur pour la croissance. Cette question recouvre des défis multiples :
  • L’inadéquation persistante entre certaines formations et les attentes réelles du marché du travail, conduisant à la fois à des pénuries de compétences pour les entreprises et à un chômage élevé chez les jeunes diplômés.
  • L’importance de l’adaptabilité et de la formation continue, dans un contexte d’évolution technologique accélérée et de mutation des métiers.
  • L’enjeu de la compétitivité des entreprises, confrontées à un environnement international où la qualité du capital humain fait souvent la différence.
  • Le rôle central de l’État et des acteurs privés dans la mise en place de dispositifs de formation pertinents, efficaces et flexibles.
  • Le constat, étayé par de nombreuses comparaisons internationales, que les pays ayant établi un dialogue étroit entre leur système éducatif et leur tissu productif bénéficient d’une croissance plus inclusive et soutenue.
L’analyse de ces points permet de comprendre pourquoi l’ajustement entre formation et besoins des entreprises constitue un défi central pour l’économie française et un levier déterminant de son dynamisme futur.

Des diagnostics convergents : l’inadéquation formation-emploi, une réalité aux multiples visages

D’après l’enquête annuelle France Stratégie (2023) et le rapport du Conseil d’Analyse Économique (CAE), la France connaît une double tension sur le marché du travail : d’un côté, un taux de chômage structurel — notamment chez les jeunes — parmi les plus élevés d’Europe occidentale, de l’autre, des secteurs entiers confrontés à des « pénuries de compétences » qui ralentissent leur développement.

L’écart entre les compétences acquises dans le système éducatif et celles recherchées effectivement par les entreprises n’est ni un mythe, ni un accident ponctuel. Selon Eurostat (2022), 51% des entreprises françaises de taille intermédiaire déclarent rencontrer des difficultés de recrutement liées au « manque de candidats adaptés ». Le phénomène touche particulièrement certains secteurs (industrie, informatique, hôtellerie-restauration, santé), mais il n’épargne pas pour autant des fonctions plus transversales, où les « soft skills » (travail en équipe, résolution de problèmes, capacité d’adaptation) deviennent cruciales.

La multiplication des « emplois vacants » en France, proche de 350 000 à l’été 2023 (Dares), alors même que le pays compte plus de 2,3 millions de demandeurs d’emploi en catégorie A, illustre l’ampleur du défi.

Former : pourquoi, pour qui et pour quoi ? Reconsidérer la notion d’adéquation

Lorsque l’on interroge l’adéquation entre la formation et les besoins des entreprises, il importe de dépasser la seule logique utilitariste. L’objectif d’un système de formation n’est pas de fournir à la demande, de manière quasi mécanique, la force de travail immédiatement employable voulue par les branches professionnelles. Il s’agit plutôt de construire un capital humain apte à s’insérer dans une économie en mutation, à apprendre tout au long de la vie et à innover.

  • Pour les individus, une formation « adaptée » n’est pas seulement celle qui mène le plus sûrement à un premier emploi. C’est aussi celle qui offre une capacité d’évolution, de reconversion, d’adaptation – conditions essentielles à la sécurité professionnelle, plus qu’à la sécurité de l’emploi.
  • Pour les entreprises, disposer d’une main-d’œuvre formée à leurs besoins permet non seulement de renforcer leur compétitivité, mais aussi d’accompagner la transition numérique, écologique et organisationnelle qu’exige la compétition mondiale.
  • Pour l’État et la collectivité, l’adéquation formation-emploi représente un levier de cohésion sociale, de réduction des inégalités d’accès à l’emploi et, in fine, d’efficacité des politiques publiques.

Cette perspective incite à parler non d’une simple adéquation statique, mais d’une « adaptabilité dynamique » du système de formation, capable de suivre le rythme des évolutions économiques.

L’adaptabilité comme fondement d’une stratégie de croissance

La croissance économique à long terme repose de plus en plus sur la qualité du capital humain, défini comme l’ensemble des compétences, qualifications et aptitudes mobilisables dans le tissu productif. Gary Becker, prix Nobel d’économie, a largement documenté ce lien au sein de la théorie du capital humain (1964). Les pays qui investissent dans une formation axée tant sur les savoirs techniques que sur les capacités d’apprentissage rapide affichent un taux de croissance et d’innovation supérieur à leurs concurrents.

À cet égard, l’exemple allemand est souvent cité de manière emblématique. Le système de formation duale allie enseignement en établissement et apprentissage en entreprise, assurant un taux d’insertion professionnelle élevé (plus de 80% six mois après la sortie de formation source : OCDE Education at a Glance 2023).

L’expérience scandinave, en particulier celle du Danemark, montre de son côté l’efficacité des politiques de « formation tout au long de la vie » (lifelong learning). La politique danoise, fondée sur la concertation permanente entre syndicats, entreprises et institutions d’enseignement, garantit une capacité de reconversion élevée et une faible durée moyenne de chômage (source : Arbeitsmarkedspolitikken, Ministry of Employment Denmark).

Coût de la non-adéquation : pertes de croissance et d’opportunités

L’échec à rapprocher offre et demande de compétences a un coût macroéconomique significatif. On estime qu’en France, selon l’Institut Montaigne (2022), le déficit de compétences appropriées dans les domaines technologiques et industriels représenterait une perte potentielle de 0,7 à 1 point de PIB par an.

Au niveau micro-économique, ce déficit entraîne pour l’entreprise :

  • Un ralentissement de la productivité, faute de personnels adaptés aux nouvelles technologies ou process.
  • Une hausse des coûts de recrutement et de formation en interne, venant grever la marge opérationnelle.
  • Des difficultés à mener à bien des projets d’innovation ou de transformation organisationnelle.
  • Parfois même une délocalisation de certaines activités, faute de main-d’œuvre qualifiée localement.

Pour les individus, l’inadéquation se traduit par le déclassement, l’allongement de la période de chômage ou la multiplication des emplois précaires et sous-qualifiés – avec un impact direct sur l’ascenseur social et la cohésion sociétale.

Politiques publiques et leviers d’action : ouverture, choix et responsabilité

Face à ce constat, une politique éducative orientée vers la croissance, respectueuse des libertés individuelles, ne saurait tomber dans le dirigisme ni dans le laisser-faire absolu.

La première exigence est celle de l’information. Les systèmes de formation doivent donner à chacun (jeunes, salariés, demandeurs d’emploi) une vision claire des débouchés, des compétences émergentes, des métiers en tension, des filières d’avenir. À cet égard, des instruments comme Parcoursup en France ont le mérite d’introduire une certaine transparence, mais restent encore trop déconnectés des réalités économiques locales et des évolutions rapides.

La seconde exigence est celle de la flexibilité. Les parcours individualisés, la modularité de l’offre de formation et l’alternance sont autant de leviers permettant l’ajustement entre les besoins de l’économie et les aspirations des individus.

Troisième exigence, celle du partenariat. Le dialogue constant entre entreprises, branches professionnelles, établissements de formation et pouvoirs publics est la meilleure garantie d’une régulation souple et efficace de la rencontre entre offre et demande de compétences. L’exemple suisse montre que l’autonomie des établissements et l’implication directe des entreprises dans la gouvernance sont porteurs de réussite (source : Swiss Education Report 2023).

La formation continue : un levier structurant pour l’innovation et la compétitivité

L’accélération des mutations technologiques, l’émergence de nouveaux modèles économiques (plateformes, économie collaborative, automatisation) rendent obsolète toute vision « monolithique » de la formation. Selon le World Economic Forum (Future of Jobs Report 2023), 50% des travailleurs devront actualiser leurs compétences de façon significative d’ici à 2027, au risque sinon de devenir inemployables sur leur poste où d’être limités à des tâches à faible valeur ajoutée.

La question n’est plus : former au départ, mais garantir à chacun la capacité à se re-former, à évoluer dans des trajectoires professionnelles non linéaires, et à rester acteur de son employabilité.

  • Le Compte Personnel de Formation (CPF) en France, malgré ses dérives et critiques récentes, demeure une avancée en permettant aux salariés de mobiliser individuellement des ressources pour se former tout au long de la vie.
  • Les entreprises, quant à elles, investissent déjà plus de 25 milliards d’euros par an dans la formation de leurs salariés, mais regrettent souvent le manque de lisibilité de l’offre et de co-construction avec les institutions éducatives (DARES 2022).

Défis futurs : numérisation, transition énergétique et polarisation des qualifications

L’ajustement formation-besoins des entreprises prend une dimension encore plus stratégique dans un monde bouleversé par la numérisation et la transition écologique :

  • Numérisation : Selon la Commission européenne (Digital Economy and Society Index, 2022), près de 40% des entreprises en France jugent insuffisantes les compétences numériques de leur personnel.
  • Transition énergétique : La décarbonation de l’économie exige non seulement des ingénieurs ou techniciens spécialisés, mais aussi la montée en compétence de l’ensemble de la main-d’œuvre sur les enjeux environnementaux (AIE, 2023).
  • Polarisation : On observe une hausse des emplois très qualifiés et une persistance des emplois peu qualifiés, tandis que les emplois intermédiaires reculent — phénomène de « polarisation » qui creuse les inégalités si le système de formation ne s’y adapte pas rapidement (OCDE Employment Outlook 2021).

L’amélioration de l’adéquation formation-emploi n’est donc pas qu’un impératif conjoncturel, mais la condition d’une croissance inclusive. Elle requiert une concertation continue, un effort d’évaluation rigoureux et une adaptation réactive de l’offre de formation, à tous les niveaux.

Vers une écologie du capital humain : quelles priorités pour la France ?

Au regard de ces constats, la France dispose d’atouts certains — qualité de nombreuses grandes écoles, renouveau de l’apprentissage, vivacité de la recherche — mais elle souffre d’un déficit de collaboration entre sphère éducative et économique, comme l’a montré encore le rapport Blanchard-Tirole (2021).

L’avenir ne pourra se bâtir que sur une triple exigence :

  1. Renforcer l’autonomie et la responsabilité des établissements de formation, afin d’encourager l’innovation pédagogique et l’adaptation rapide de leurs programmes.
  2. Valoriser et faciliter l’alternance, l’apprentissage et les stages longs, qui demeurent le meilleur pont entre formation et emploi.
  3. Développer l’évaluation rigoureuse de l’efficacité des formations, à la lumière de l’insertion professionnelle réelle et du suivi des carrières, plutôt que de se contenter de taux d’obtention de diplômes.

Le croisement des données, l’ouverture internationale et l’association plus forte des entreprises à la gouvernance de l’éducation sont, à cet égard, des leviers essentiels. L'enjeu, au fond, n’est ni de « soumettre » la formation à l’économie, ni de préserver un illusoire sanctuaire éducatif. Il s’agit, en toute lucidité, de bâtir un écosystème du capital humain où chaque individu trouve les conditions de son épanouissement et chaque entreprise, les ressources de son innovation.

En défendant une approche libérale de l’éducation fondée sur l’information, le choix, la responsabilité et la coopération, il est possible non seulement de relever le défi de l’employabilité, mais aussi de porter une ambition authentiquement inclusive et créatrice de valeur partagée pour la société toute entière.

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