Le débat économique français est hémiplégique.

 

D’un côté, il y a le point de vue et les arguments dits « de gauche ». Ceux-là sont, dit-on, keynésiens. Ils privilégient la demande sur l’offre, veulent soutenir la consommation, la considérant comme trop faible en France, et, surtout, souhaitent que l’espace public bénéficie de forts et soutenus investissements, « pour relancer la machine », disent-ils.

 

De l’autre côté, la prétendue droite, ou plutôt, à la vérité, l’école dite « libérale ». Celle-là insiste sur la compétitivité des entreprises, se concentrant ainsi davantage sur l’offre que sur la demande, peste contre l’immensité des charges en France et leur cortège de lourdeurs et ennuis administratifs. L’Etat devrait s’alléger, de sorte à « libérer la machine », disent-ils.

 

Ainsi voit-on, dans cette campagne présidentielle, les représentants les plus systématiques de ces deux pensées. La première est incarnée par Jean-Luc Mélenchon, l’autre par François Fillon. Et les deux candidats, bien sûr, sont en opposition totale.

 

Pourtant, et en dépit de toutes les apparences, il semble que les deux aient à la fois raison de concert, ce qui, logiquement, leur donne aussi tort à tous les deux, dans le même temps.

 

Prenons les choses à l’envers et voyons pourquoi ils ont tort.

 

Mélenchon et son tropisme de gauche étatique néglige absolument l’immense besoin de libertés qu’éprouvent nos entrepreneurs. Il ne porte aucune attention aux difficultés bien françaises de créer une entreprise et de la maintenir à flot au moins jusqu’à l’échéance symbolique des trois ans face aux charges et aux tracas administratifs. Il oublie que le monde ouvert dans lequel nous nous débattons impose une concurrence (une « compétition ») de tous les jours que n’effacera pas at all un protectionnisme, fût-il nord-coréen. Les « riches » peuvent dorénavant fuir la France avec leurs investissements potentiels, et d’ailleurs ils le font, suivis désormais – et c’est plus grave – par de nombreux jeunes ambitieux qui préfèrent quitter leur pays préventivement pour tenter leur chance à l’étranger. Mélenchon et ses troupes semblent n’avoir également rien appris de l’expérience de 1981, laquelle était partie la fleur au fusil dépensière pour soutenir la consommation censée activer une « relance », et qui échoua lamentablement, les Français ayant préféré utiliser leurs francs supplémentaires pour acheter des magnétoscopes asiatiques ou du matériel allemand plutôt que des produits français. Une relance par la consommation, dans un contexte de désindustrialisation, serait une bonne nouvelle pour le monde entier, sauf pour nous.

 

Fillon et ses principes, quant à eux, ont un peu de retard, rendant ainsi hommage à une habitude des droites françaises. Le monde est en pleine mutation, le capital n’a jamais été aussi élevé et nos super-infra-structures vieillissent. Après une ère néo-libérale (pour ne pas dire « financière ») débutée dans les années 70 et ayant pris une grosse claque avec la crise des subprimes, nos nations demandent une concentration toute nouvelle sur l’activité réelle et possible. Dans un contexte de révolution numérique et robotique, associé à l’utilisation de main d’œuvre peu cher venu du tiers-monde, la libéralisation de l’emploi et l’attention portée plus particulièrement sur l’offre avec des mesures améliorant la « compétitivité » de nos entreprises, ne régleront pas at all le problème de l’emploi, car celui-ci tend à se raréfier structurellement. Le monde actuel nécessite à nouveau (ça arrive de temps en temps dans l’Histoire. Cf : années 30, années 50-60) de grands investissements. Tant d’un point de vue moral qu’économique, il y a par exemple tout à gagner à engager une mutation écologique de nos économies. Il y a nécessité de reconstruire nombre de nos structures, de prévoir de grands travaux, ou même d’engager la nation dans des secteurs encore trop peu éprouvés et pourtant si prometteurs, comme l’économie de la Mer par exemple. Ces investissements, parce qu’ils voient trop loin pour une entreprise, ne sauraient se passer de l’Etat comme initiateur. Mais il devra alors s’associer au secteur privé, à la manière des Anglais lorsqu’ils marièrent si parfaitement l’initiative étatique et privé avec la Compagnie des Indes par exemple : l’Etat ouvrait un nouveau marché (il « investissait ») et le privé s’engouffrait dans la brèche.

 

A la vérité, la France de ce début de XXIe siècle, pour retrouver le chemin de la croissance et de l’emploi, de l’optimisme et de l’esprit de conquête, a autant besoin de liberté que de l’Etat, de baisse des charges et d’investissements, de praxis libérale de tous les jours que de grandes visions politico-économiques pour demain. L’un ne marchera pas sans l’autre. L’un se condamnera sans l’autre.

 

Mélenchon et Fillon ont donc raison tous les deux, et ils ont tort ensemble. Les deux restent prisonniers de leur système et de leurs principes, incapables de voir que le monde a changé et demande plus et mieux que ce qu’ils ont chacun à proposer. Pourtant, les Etats-Unis, qui bougent plus vite que le vieux continent, ont manifestement compris la nécessité « nouvelle » de devoir marcher sur leurs deux jambes. En effet, Donald Trump (au moins dans ses annonces de campagne), semble avoir pris la mesure de ce que demandait l’économie américaine : retour à certaines libertés, certes, mais aussi importants investissements de structures.

 

Il est donc possible d’être Mélénchoniste et Filloniste à la fois. Ce qui condamne en conséquence à n’être, hélas, ni l’un ni l’autre.

Rochedy Julien