En matière de gabegie financière et de potentats jalousement protégés, on croyait avoir tout vu. Faux. On peut encore tomber de l’armoire.
Si l’Assemblée nationale et le train de vie de ses élus sont assez régulièrement sous le feu des projecteurs, notamment avec la loi de moralisation de la vie publique, il en va tout autrement du statut des personnels censés les assister dans leur tâche.
Il a été quasiment impossible jusqu’ici d’accéder à la grille des salaires de ces fonctionnaires en or massif. D’abord parce que l’Assemblée « n’a jamais été contrôlé entre 1789, date de sa création, et 2007, date à laquelle Nicolas Sarkozy avait demandé à la Cour des comptes d’intervenir ». En vain, tout ayant été mis en œuvre pour empêcher les rapporteurs d’enquêter. Il en sortira malgré tout un rapport dont Bernard Accoyer, le président de l’Assemblée d’alors, « détruira au broyeur et de ses propres mains tous les exemplaires disponibles au moment de céder son perchoir à Claude Bartolone, en juin 2012 », écrit Le Point. Lequel Bartolone s’empressera lui aussi de n’en rien dire… Et pour cause.
Il aura donc fallu un « infiltré » – Paul Jossé, enquêteur pour l’IREF (Institut de recherches économiques et fiscales) – pour parvenir à mettre la main sur le graal, à savoir la vraie grille des salaires des 1.132 fonctionnaires de l’Assemblée.
Et c’est là où l’on tombe de l’armoire. Car non seulement tous ces personnels sont très grassement payés, mais ils sont, en plus, « drogués à la prime », écrit Paul Jossé. Des primes dont les taux « sont astronomiques, insensés, absurdes… Rien ne peut justifier un tel traitement de faveur. »
Au top, la prime de nuit, qui « s’applique à tous les fonctionnaires, qu’ils soient en train de dormir ou effectivement à l’Assemblée à travailler ». Le Point explique : « Cette prime de nuit n’est pas mensuelle et n’apparaît pas officiellement dans la grille officielle des salaires, mais notre enquêteur obstiné qui en a eu connaissance l’a individualisée et mensualisée. Il a ainsi obtenu le chiffre moyen de 2.685 euros nets par mois pour l’année 2016, soit un total annuel de 32.220 euros. » Pour tout le monde. Et comme il faut bien récompenser ceux qui travaillent réellement de nuit, « on leur offre jusqu’à 25 jours de congés en plus de leurs 5 semaines de base ».
C’est en mettant ces chiffres bout à bout que l’enquêteur de l’IREF a pu reconstituer les montants réels des salaires versés en 2017. Voici donc ce qu’il a obtenu pour les trois catégories :
– les agents de base (398 au 1er septembre 2017) : entre 6.465 et 9.449 euros nets mensuels ;
– les agents de maîtrise ou cadres intermédiaires appelés « assistants de direction et de gestion » (206) : entre 6.838 et 10.507 euros ;
– les hauts fonctionnaires dits « administrateurs » (175) : entre 7.920 et 18.736 euros.
Soit, pour les mieux payés, 44.000 euros de plus en salaire annuel que le Premier ministre et le président de la République ! Et ces sommes faramineuses, pour quels services rendus à la nation ?
Pour « les plus cousus d’or et les mieux payés de tous les agents de base français, toutes catégories confondues », l’enquêteur – qui a travaillé avec eux – rapporte : faire le facteur pour les élus, distribuer des ramettes de papier blanc et « transporter d’un bâtiment à l’autre des rapports et textes de loi que certains élus ont réalisés ». Et le reste du temps ? « Ils discutent entre eux, jouent aux mots fléchés et au sudoku […], regardent la télé […] ou des films sur leurs ordinateurs. »
M. Delarue