Aujourd’hui mes propos ne sont pas politiques, ils sont, je le pense, ceux du bon sens, ils sont ceux d’un des innombrables amoureux de Bordeaux et de son patrimoine, ils sont ceux d’un citoyen ordinaire qui veut ouvrir les yeux des responsables qui aujourd’hui décident.

Ceux-ci seraient d’une autre famille politique, que je ne changerais pas une virgule à cette tribune.
Dans l’absolu la vente d’un monument historique public au privé n’est pas toujours inconvenante, mais elle est toujours une décision difficile et parfois lourde de symboles.
Au-delà de l’intérêt architectural ou historique d’un monument classé, il y a un autre classement à l’appréciation plus subtile, c’est ce que l’on pourrait appeler le « CLASSEMENT AFFECTIF » décidé, lui, par l’inconscient collectif de la population.

C’est le cas de l’hôtel de Ragueneau, sis rue du Loup au cœur de la capitale girondine, joyau de l’architecture du XVIIe, que la ville veut vendre aux enchères.
Cet hôtel particulier construit en 1643 par la veuve de Pierre Ragueneau conseiller au parlement de Bordeaux, fut acheté par la ville de Bordeaux en 1860 pour y installer les services de l’octroi.
C’est en 1939 que l’immeuble change de destination pour y accueillir les archives municipales.
La façade sur cour, la galerie et le portail furent classé monument historique en 1964.

Des générations de bordelaises et de Bordelais ont connu et connaissent ce bâtiment, mais c’est surtout des générations d’étudiantes et d’étudiants, d’universitaires, de chercheurs associatifs, de généalogistes…, qui y ont passé des heures à consulter les archives.
Ce monument historique est doublement public. Public puisqu’il appartient au public et public pour y avoir accueilli le public il y a encore quelques mois.
C’est bien cette particularité qui fait que ce monument historique fait l’objet de l’affection des habitants de Bordeaux et de bien plus loin encore.
Bien sûr les quelques partisans de la vente du monument se justifient en arguant du fait que son classement le protège des outrages et autres détériorations architecturales.

Certes, mais il s’agit là d’un bien commun, d’une propriété du peuple mise à disposition du peuple.
Son changement de statut interdira dans le temps et à coup sûr les visites des amoureux de ce patrimoine.
Gouverner c’est avoir aussi le sens du bien commun, c’est savoir s’inscrire dans l’Histoire et poursuivre l’écriture de celle-ci dans une continuité juste et harmonieuse, notamment en chérissant certains lieux inscrits dans notre ADN.
Une relation affective de près de 4 siècles entre l’hôtel de Ragueneau et les Bordelais ne peut être décapitée par le seul coup de maillet d’un commissaire-priseur.Le peuple de Bordeaux sera encore là pour des siècles et il ne serait vraiment dommageable que quelques édiles, dont le passage dans la ville se mesure en poussière de temps, décident de manière arbitraire, de nous retirer ce bien qui est le nôtre.

Je comprends bien que les passereaux de passage n’ont certes pas le temps de s’imprégner du génie du lieu qui l’est ont accueilli, c’est pour cela qu’ils pourraient, pour certaines décisions, comme la vente d’un immeuble, partie intégrante de notre Histoire, se rapprocher des « SACHANTS ».

Si la vente aux enchères de l’hôtel de Ragueneau devait être effective, il serait alors porté un coup mortel à l’affect de notre profonde sensibilité commune.
Les monuments historiques publics, c’est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas.
Merci, Monsieur le maire de le comprendre et de renoncer à cet acte.

Philippe Dorthe

Ancien Directeur de l’Agence de Protection et Promotion du Patrimoine Architectural